L’économie marocaine à travers l’indice Doing Business

Au cours de la dernière décennie, le Maroc a fait de grands progrès dans l’ascension de l’indice mondial Doing Business (DBI), passant du rang de 130 en 2009 à 53 en 2020. Le gouvernement considère cela comme un succès retentissant. En 2010, le royaume a mis en place un « Comité national pour l’environnement des affaires » (Comité National de l’Environnement des Affaires), dont la mission est de proposer des recommandations et de coordonner les efforts pour améliorer le classement DBI du pays.

Présidé par le Premier ministre, le Comité national pour l’environnement des affaires réunit des ministères et des représentants du secteur privé, dont des membres de la Confédération générale des entreprises du Maroc, dans le but de développer le secteur privé et d’améliorer le climat des affaires. L’objectif déclaré du comité est de « proposer et mettre en œuvre des mesures susceptibles de servir l’amélioration du climat des affaires, de renforcer son cadre juridique et d’évaluer son impact sur les secteurs concernés ». A cette fin, il s’est fixé trois priorités : réformer le cadre légal et réglementaire des affaires ; digitaliser et simplifier les démarches administratives ; et la création d’un système douanier « à guichet unique ».

Au cours de la dernière décennie, le comité a plaidé avec succès pour des modifications législatives visant à rationaliser l’économie, telles que la réduction des frais d’enregistrement pour les nouvelles entreprises et la numérisation des procédures de documentation relatives aux licences de construction, aux importations et exportations, aux exonérations fiscales, ainsi qu’aux notes d’information sur la planification. Ces mesures et d’autres ont contribué de manière significative à faire monter le Maroc dans l’indice.

Source : Banque mondiale

Pourtant, l’amélioration du classement DBI du Maroc n’était pas corrélée à une amélioration économique significative ; le pays a enregistré de faibles taux de croissance économique au cours de cette période. La croissance économique moyenne entre 2010 et 2020 n’était que de 3,3 %, bien inférieure à ce à quoi les critiques élogieuses du rapport laisseraient s’attendre. En 2016, le Maroc a atteint un taux de croissance économique de seulement 1,06 %, même si la même année son classement DBI est passé de 87 à 71. Notamment, depuis la publication annuelle du DBI, le Maroc a atteint son taux de croissance économique le plus élevé — 7,2 % — en 2006, alors que son classement était 102.

Graphique 2
Source : Banque mondiale

Plus que tout, le taux de croissance économique reflète l’état du marché de l’investissement privé. De 2009 à 2019, les taux de croissance de l’investissement privé n’ont jamais dépassé 10 % et ont même plongé dans le rouge en 2013, 2014 et 2017, années qui ont vu le Maroc monter dans le classement DBI. Malgré de supposées améliorations du climat des affaires, le marché de l’investissement privé manquait de dynamisme pour égaler les louanges du rapport.

En somme, le rapport de la Banque mondiale sur les réalisations du Maroc ne correspond pas aux performances économiques actuelles du pays. Un tel écart remet en cause la crédibilité des données retenues par le rapport. Le Maroc souffre de facteurs structurels qui entravent l’investissement, notamment la corruption et les faibles niveaux de gouvernance, la liberté économique et la protection des droits de propriété.

Après l’arrêt du “Doing Business Report” par la Banque mondiale en septembre 2021, la discussion sur le climat des affaires a presque complètement disparu au Maroc, et le Comité national pour l’environnement des affaires semble avoir cessé de mener à bien ses travaux — le dernier message sur sa page Facebook a été publié le 2 mars 2021. Cela confirme que le gouvernement marocain était plus intéressé par des solutions législatives rapides qui ont stimulé le classement DBI du pays (et ainsi amélioré son image à l’étranger) que par une réforme fondamentale de l’économie. Ces dernières années, les responsables marocains n’ont pas caché leur mécontentement face aux déclarations des rapports internationaux sur leur pays.

La stratégie du Maroc, cependant, ne ciblait que les paramètres du DBI, tout en ignorant les paramètres évalués par les classements de la liberté des entreprises de l’Institut canadien Fraser, de la Heritage Foundation et du Forum économique mondial (dans son “Global Competitiveness Report”). Tous ces rapports, en soulignant la faiblesse des droits de propriété, les impôts élevés et la liberté d’investissement restreinte, ont brossé un tableau moins que rose de la conduite des affaires au Maroc.

Le mois dernier, la Fondation du patrimoine a annoncé avoir déclassé le classement du Maroc pour la cinquième année consécutive. De 2017 à 2022, la Fondation du patrimoine a abaissé ses notes pour le Maroc dans plusieurs libertés économiques clés : « investissement » (de 70,0 points sur 100 à 65,0), « entreprise » (de 67,7 à 64,8) et « commerce » (de 84,0 à 68.4).

Le dysfonctionnement du système judiciaire marocain est l’un des obstacles les plus importants à l’investissement privé. L’efficacité du système judiciaire, selon la Fondation du patrimoine, est passée de 41,9 à 32,7 points entre 2017 et 2022. Lors de la Conférence internationale sur la justice de 2019 à Marrakech, le roi Mohammed VI a déclaré : législative, mais aussi en fournissant des garanties juridiques et économiques qui assurent la confiance dans le système judiciaire et offrent une sécurité totale aux investisseurs.

En fait, les propres rapports du Maroc attestent d’un environnement commercial difficile. Un rapport du Conseil économique, social et environnemental, qui est une institution gouvernementale, a révélé que 60,65% des personnes interrogées considèrent que faire des affaires au Maroc est “très difficile”, tandis que seulement 2,58% ont déclaré que c’est “très facile”. Même dans la région de Casablanca-Settat, la capitale des affaires et de la finance au Maroc, 60% ont déclaré que faire des affaires est “très difficile”.

Avant que la Banque mondiale ne publie son nouveau rapport en remplacement du DBI, le Comité national pour l’environnement des affaires doit reprendre ses travaux et présenter ses recommandations. Ce dont le Maroc a plus que jamais besoin, c’est d’un climat favorable pour faire des affaires et de réels changements sur le terrain, notamment une plus grande protection des droits de propriété et des réformes du système judiciaire, ainsi que d’autres institutions. De cette façon, le Maroc peut renforcer la confiance des investisseurs privés et les encourager à prendre des risques dans un contexte assombri par les conséquences à la fois du COVID-19 et de 10 ans de chaos et d’instabilité dans la région.

Rachid Aourraz est économiste et co-fondateur de l’Institut marocain d’analyse des politiques (MIPA), ainsi qu’analyste senior. De plus, il est également chercheur non résident du programme Afrique du Nord et Sahel du MEI. Les opinions exprimées dans cet article sont les siennes.

Photo de François LOCHON/Gamma-Rapho via Getty Images

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